« Retrouver la mémoire, pour retrouver ma vie »

Le texte proposé ci-dessous émane de l’atelier d’écriture « Les jolies plumes ». Le thème proposé était le suivant : « Qui suis-je ? Votre personnage n’a aucun souvenir, il ne sait pas qui il est, ce qu’il fait, ce qu’il est, où il est, comment il est arrivé là, qui sont ses parents, ses amis, bref, les gens de son entourage, et il ne sait même pas par où commencer pour essayer de rassembler les morceaux ! Que va-t-il faire ? Par où va-t-il commencer ? Retrouvera-t-il la mémoire ? ». J’ai peut-être quelque peu évolué en dehors du thème, mais le plaisir de broder des mots était bien présent ! A vous de m’en dire des nouvelles.

Plantée devant ma fenêtre de chambre, j’observe le monde extérieur. Les arbres sont dénués de leurs feuilles, le vent soulève celles tombées au sol. La nature semble morte, comme moi. Seules quelques personnes, chaudement vêtues, s’aventurent sur des petits chemins pavés. A les voir grelotter, un frisson parcourt mon échine. C’est l’hiver très certainement. Du moins, je déduis cela de tout ce que l’on me raconte, de ce que je lis dans les journaux. Si vous vous dites que je suis folles, rassurez-vous, je ne le suis pas, loin de là. Pour être plus claire, non seulement je n’ai d’idée quant à l’endroit où je me trouve, je n’ai plus de réels repères temporels, mais surtout, je ne sais plus qui est la femme que je mire chaque jour dans un miroir. Alors pensez bien que je me soucie guère de savoir si à l’extérieur, il fait un temps d’hiver ou d’été.

Lorsque je détourne mon regard de la fenêtre, mes yeux se plantent sur cette glace, récemment installée. Certains y verraient le luxe de pouvoir se regarder guérir à chaque instant. Moi, je n’y vois qu’une femme, une inconnue. Des gens me rendant visite chaque jour, me disent « c’est toi, tu as à l’hôpital ». Moi ? Mais qui est ce « moi », quelles sont ces personnes ? Je ne sais pas depuis combien de temps je suis dans cet état. Un jour, j’ai dû fermer les yeux et oublier mon existence. Je tourne de nouveau ma tête en direction de la fenêtre. J’espère voir, par delà la vitre, un quelconque signe qui m’aiderait à retrouver mon identité, mon histoire. J’espère surtout comprendre la raison pour laquelle je suis dans cet hôpital. Je dois me souvenir et comprendre qui je suis.


Des feuilles, punaisées les unes à côté des autres, s’amassent sur l’un mur de la pièce qui me sert de chambre. Cela ressemble à une sorte de calendrier. Sur le premier bout de papier, une date est inscrite, suivie d’une note très brève :

« 9 Octobre 2014 : réveil à l’hôpital Sainte-Anne après 8 mois de coma. Pourquoi suis-je ici ? ».

De la même manière, je lis plusieurs annotations.

« 10 Octobre : un homme et une femme disent être mes parents. Je ne les connais pas. Je ne veux plus recevoir de visite ».

« 23 Octobre : une visite particulière. Ce jeune homme se présente comme étant mon petit ami. Étrangement, sa présence ne me rassure pas ».

« 25 Octobre : on me montre des photos. C’est bien moi avec tous ces gens. Du moins, cette femme est semblable à la personne que je vois dans le miroir. Ils ont certainement raison, mais je ne les reconnais pas. Qui suis-je réellement ? ».

« 2 Novembre : j’ai énormément de doutes. Si je les connaissais, je me souviendrais d’eux ! Ils insistent pour me voir tous les jours ».

« 8 Novembre : il m’est encore difficile de croire que ces personnes sont ma famille, ma belle-famille, mes amis. Ils me mentent peut-être. Je préfère conserver mes doutes. Je ne sais toujours pas qui je suis ».

« 12 Novembre : on commence à me parler de ma vie avant l’accident. Comment peuvent-ils connaître autant de détails à mon sujet ? Je ne sais rien d’eux. Je continue d’apprendre les gestes du quotidien ».

Mes yeux passent rapidement d’une date à l’autre, jusqu’aux plus récentes. Mes progrès y sont rédigés. Chaque jour j’apprends à revivre, chaque jour est un combat pour connaître la vérité. Chaque jour, ma vie morcelée se reconstitue au travers de récits. Malgré tout, je demeure dans l’inconnu. Je n’écris presque plus rien quant à la bonne foi de ceux que j’appelle désormais « Papa » et « Maman ». Les doutes s’estompent peu à peu. Comment de telles personnes pourraient évoquer les détails, les plus intimes de ma supposée vie, s’ils ne me connaissaient pas comme leur propre enfant ?

Une infirmière toque à la porte, me sortant alors de ma bulle. Elle m’informe : « vos parents sont là ». Je n’aurais certainement pas pu oublier l’événement du jour. Mes progrès paient enfin ! Bien que je ne sache toujours que peu de choses à mon propre sujet etrien à propos de cette misérable situation, aujourd’hui, je retrouve le sens du mot Liberté. Je vais pouvoir sortir de cette chambre d’hôpital, aller au delà des murs de cet établissement grisâtre et déprimant. Je me sens tellement faible face au monde extérieur. J’ai l’impression de venir d’une autre époque, d’une autre planète. Rien ne m’est familier. Je dois pourtant gagner en assurance et ne pas perdre pieds, ce jour est décisif. Avec l’accord des médecins, mes parents ont décidé de faire comme dans les films en tentant de produire un électrochoc. Si c’est la solution pour revivre, je suis prête !


À bord de leur voiture, nous roulons sur une route de campagne bordée d’arbres. Une longue ligne droite très passagère. Le bruit des autres véhicules me donnent des vertiges, et je ne sais pour quelle raison, des larmes humidifient mes yeux. Nous nous arrêtons à proximité d’un croisement. Sur le talus, des fleurs avaient été déposées. « Ceux qui te croyaient anéantie…ils ne pensaient pas qu’un jour tu te réveillerais. Alors que nous gardions espoir, eux…ils te voyaient… »

« Morte », dis-je en coupant ma mère. « Tu peux le dire. Je suis en vie, mais moi, je me sens morte ». Ainsi, c’est à ce croisement que ma vie prit un tournant. Quelle ironie, vraiment ! Je suis alors retournée m’asseoir dans la voiture, jugeant le moment trop éprouvant et ne me sentant pas en capacité de rester plus longtemps ici. Le véhicule se déplace encore de son allure douce et fluide, jusqu’à cet instant où le paysage s’arrête de défiler pour laisser entrevoir une maison.

« Ta maison d’enfance » répètent mes parents, « la maison qui t’a vu grandir jusqu’à ce terrible accident ». Encore trop timide, je n’ose pas me sentir « comme chez moi ». Je prends simplement place dans le salon, le temps que ma mère apporte des boissons chaudes et de quoi ravir les estomacs. Pendant ce temps, mon père éparpille des dizaines de journaux sur la table basse. Il me laisse les découvrir. Les faits divers affichent plusieurs titres, dont l’un relatant l’accident d’une jeune femme. Je lis son nom, son prénom, son âge. Des informations que j’avais déjà intégrées durant mon long séjour à l’hôpital. J’essaie de ne rien laisser transparaître sur mon visage. Je ne suis pas certaine… Le fait de voir tout cela déclenche un mécanisme en moi. Alors que mes parents décrivent les circonstances de l’accident, j’ai l’impression de revivre la scène. Ai-je véritablement subi cela ? Était-ce vraiment moi ?

J’étais sur mon vélo, je venais de voir ma meilleure amie, Alice. Je filais sur la route principale lorsqu’un chauffard, roulant à vive allure, ne s’est pas arrêté au stop. Il m’a percuté de plein fouet et j’ai été projetée contre un arbre. En découvrant mon état, ni les pompiers, ni qui que ce soit à l’hôpital, auraient parié sur ma survie. Mon crâne a encaissé le plus lourd du choc. Personne, à part mes proches, n’aurait pu imaginé qu’un jour, je sortirais aussi miraculeusement du coma.

Comment ai-je pu me retrouver sur cette route ? Pourquoi étais-je là, à cet instant précis ? Il est si difficile de réécrire son passé lorsque celui-ci nous est inconnu, voire inexistant. Pourtant, plus mes parents ponctuent leur récit de divers détails, plus cela me paraît vraisemblable. Je demande alors si je peux visiter la pièce qui me servait de chambre avant l’accident. Je dois en avoir le cœur net : la fille, le vélo, la route, le chauffard…j’ai vécu tout cela…pourtant, je n’arrive pas à m’en convaincre.

« La décoration est restée intacte, nous n’avons rien touché », chuchote ma mère, adossée dans l’encadrement de la porte. « Je te laisse regarder, tu es chez toi. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis au rez-de-chaussée ». La laissant partir afin de me retrouver vraiment seule, je me dirige vers un mur où quelques photos sont accrochées. Je reconnais bien évidemment mes parents : ils sourient à pleines dents, posant devant un monument. Un souvenir de voyage très certainement. Sur d’autres clichés, je vois les personnes qui s’étaient présentés comme étant mes amis, lorsque j’étais encore alitée. A plusieurs reprises, un jeune homme est figé sur les petites feuilles. Je vois aussi la femme, que je suis supposée être, en sa compagnie. C’est ce même homme qui, peu de jours après mon réveil, s’était présenté comme étant mon petit ami. Il n’avait pas menti. Sans savoir ce qui le provoque, un malaise continue de m’envahir lorsque je vois son visage.


D’autres photos représentent une jeune femme. Elle est très belle, avec son visage fin, surmonté de cheveux bruns, longs et bouclés. Son air, à la fois angélique et espiègle, rend le personnage mystérieux. Un détail particulier attire le regard : deux émeraudes ressortant de part et d’autre du nez : deux magnifiques yeux ne laissant pas impassibles ceux qui se retrouvent en leur contact. Cette femme, bien que magnétique, me laisse perplexe car durant tout le temps où j’étais à l’hôpital, je ne l’ai pas vu une seule fois. Personne ne l’a d’ailleurs mentionnée. Si nous étions proches, elle m’aurait certainement rendu visite, ou au moins téléphoné. Je rejoins donc ma mère et lui fais part de mes interrogations. Elle laisse transparaître une gêne, elle sait des choses. J’insiste pour savoir qui est cette femme et ce qu’elle a fait. Mon père se joint à nous et devance ma mère.

« C’est Alice, ta meilleure amie ».

Je me sers une tasse de café puis me lève vers la cheminée. Ce prénom, Alice, je le répète, il résonne dans ma tête comme une évidence. Mes parents se regardent furtivement, comme si je touchais la vérité du bout des doigts. Ils n’ont pas tort. J’entends juste : « elle est profondément désolée, si elle en avait eu le courage, elle serait venue à l’hôpital…elle ne sait absolument pas si tu lui pardonneras… ». À ce moment là, je n’arrive plus à suivre le cours des choses. Le brouillard revient. Machinalement, je laisse la tasse tomber au sol, le reste de mon corps ne tarde pas à suivre. Je suis dans un état second, des images commencent à défiler à toute vitesse.


« Papa, Maman ! J’ai une grande nouvelle : Noah m’a demandé en mariage hier soir alors que nous étions au restaurant ! J’en suis encore toute émue. Il faut que j’aille l’annoncer de vive voix à Alice, elle sera si heureuse ! ».

Je me revois enfourchant mon vélo, arriver devant une belle demeure et entrer sans m’annoncer à l’intérieur de celle-ci. Mon enthousiasme, est tel que je ne prends même pas soin d’appeler Alice. Nous nous connaissons depuis toujours, et n’avons plus besoin de nous annoncer à l’avance pour aller chez l’une ou chez l’autre. Certains y verraient une marque d’impolitesse. Nous, c’est notre façon de signifier qu’au-delà d’être les meilleures amies, nous sommes comme des sœurs. Je sais où la trouver, je file donc directement à l’étage vers sa chambre. C’est ici qu’elle passe le plus clair de son temps : elle est peintre et cette pièce s’est peu à peu transformée en un véritable atelier. En arrivant sur le palier, c’est étrange, il y a des affaires au sol mais aucun bruit. Je pousse la porte de la susdite pièce et d’un seul coup, je sors de mon état végétatif, le brouillard s’est dissipé.

Sans m’en rendre compte je hurle : « il a couché avec ma meilleure amie ! Il m’a demandé en mariage et m’a trompé avec elle ! Noah et Alice, ils étaient ensemble dans son lit, à elle ». Mes parents, bien que stupéfaits, me prennent dans leurs bras et me font asseoir sur le canapé. Ils découvrent le fond de la vérité.

Heureuse d’apprendre à Alice que Noah m’avait demandé en mariage, j’ai pénétré chez elle en trombe, sans l’appeler. En la cherchant directement dans sa chambre, j’ai été stupide de continuer mon chemin en voyant les habits jetés au sol. Ma joie était plus forte que tout. En poussant une simple porte, ma vie a basculé. J’ai surpris mon fiancé et ma meilleure amie, me trahissant sous le même drap. Encore sous le choc et peut-être cherchant à fuir la vérité, j’ai fait demi tour sans vouloir davantage d’explications.

J’ai repris mon vélo, refais le chemin en sens inverse, folle de rage, en pleurant, en criant. Je n’ai pas eu le temps de réagir lorsqu’une voiture, roulant au delà de la vitesse légale, ne s’est pas arrêtée au stop. A partir de là, le récit de mes parents et les coupures de journaux juxtaposent mes souvenirs. « Léa Demais, une jeune femme de 22 ans se retrouve dans le coma suite à une collision avec une voiture ». « Un chauffard ne s’arrête pas et renverse une jeune femme, Léa Demais, âgée de 22 ans ». « Projetée contre un arbre, son état reste incertain ». Je retrouve enfin une partie de ma vie. Le chemin sera long pour me reconstruire complètement, cependant, je connais désormais la raison de ces derniers mois de frustration.


Photo d’illustration : (c) Ron LACH / Pexels https://www.pexels.com/fr-fr/photo/appareil-photo-mur-retro-photo-10260861

La parole est à vous

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.