Avant d’entamer votre lecture, je tiens à vous prévenir que ce texte a été rédigé dans le cadre de l’atelier « Les Jolies Plumes ». Cela consiste à écrire, chaque mois, un texte devant respecter un thème imposé. Le tout, en étant créatif et en s’amusant. Pour le mois de Mars, le thème était : « Qui suis-je ? ; Votre personnage n’a aucun souvenir, il ne sait pas qui il est, ce qu’il fait, ce qu’il est, où il est, comment il est arrivé là, qui sont ses parents, ses amis, bref, les gens de son entourage, et il ne sait même pas par où commencer pour essayer de rassembler les morceaux ! Que va-t-il faire ? Par où va-t-il commencer ? Retrouvera-t-il la mémoire ? ». J’ai eu un peu peur d’écrire un texte trop long…mais je ne faillis pas à mon amour des mots. A vous de m’en dire des nouvelles.

Plantée devant ma fenêtre de chambre, j’observe le monde extérieur. Les arbres sont dénués de leurs feuilles, le vent soulève celles tombées au sol. La nature semble morte, comme moi. Seules quelques personnes, chaudement vêtues, s’aventurent sur des petits chemins pavés. A les voir grelotter, un frisson parcourt mon échine. C’est l’hiver très certainement. Du moins, je déduis cela de tout ce que l’on me raconte, de ce que je lis dans les journaux. Je ne suis pas folle, loin de là. Pour être plus claire, non seulement je n’ai pas de repères temporels, mais surtout, je ne sais plus qui est cette femme que je mire chaque jour dans un miroir. Alors pensez bien que je me soucie guère de savoir si à l’extérieur, il fait un temps d’hiver ou d’été.

Lorsque je détourne mon regard de la fenêtre, mes yeux se plantent sur cette glace, récemment installée. Certains y verraient le luxe de pouvoir se regarder guérir à chaque instant. Moi, je n’y vois qu’une femme, une inconnue. Des gens me rendant visite chaque jour, me disent « c’est toi ». Qui est ce « moi », qui sont ces personnes ? Je ne sais pas depuis combien de temps je suis dans cet état. Un jour, j’ai dû fermer les yeux et oublier mon existence. Je tourne de nouveau ma tête en direction de la fenêtre. J’espère voir, par delà la vitre, un quelconque signe qui m’aiderait à retrouver mon identité, mon histoire. J’espère surtout comprendre la raison pour laquelle je suis dans cet hôpital, à réapprendre ma vie.

Des feuilles punaisées les unes à côté des autres, recouvrent un mur de la pièce où je me trouve. Cela ressemble à une sorte de calendrier. Sur la première feuille, une date est inscrite, suivie d’une note très brève : « 9 Octobre 2014 : réveil à l’hôpital Sainte-Anne après 8 mois de coma. Pourquoi suis-je ici ? ». De la même manière, je lis plusieurs annotations. « 10 Octobre : un homme et une femme disent être mes parents. Je ne les connais pas. Je ne veux plus recevoir de visite ». « 23 Octobre : une visite particulière. Ce jeune homme se présente comme étant mon petit ami. Étrangement, sa présence ne me rassure pas ». « 25 Octobre : on me montre des photos. C’est bien moi avec tous ces gens. Du moins, cette femme est semblable à la personne que je vois dans le miroir. Ils ont certainement raison, mais je ne les reconnais pas. Qui suis-je réellement ? ». « 2 Novembre : j’ai énormément de doutes. Si je les connaissais, je me souviendrais d’eux. Ils insistent pour me voir tous les jours ». « 8 Novembre : il m’est encore difficile de croire que ces personnes sont ma famille, ma belle-famille, mes amis. Ils me mentent peut-être. Je préfère conserver mes doutes. Je ne sais toujours pas qui je suis ». « 12 Novembre : on commence à me parler de ma vie avant l’accident. Comment peuvent-ils connaître autant de détails à mon sujet ? Je ne sais rien d’eux. Je continue d’apprendre les gestes du quotidien ».

Mes yeux passent rapidement d’une date à l’autre, jusqu’aux plus récentes. Mes progrès y sont rédigés. Chaque jour j’apprends à revivre, chaque jour est un combat pour connaître la vérité. Chaque jour, ma vie morcelée se reconstitue au travers de récits. Malgré tout, je demeure dans l’inconnu. Je n’écris presque plus rien quant à la bonne foi de ceux que j’appelle désormais « Papa » et « Maman ». Les doutes s’estompent peu à peu. Comment de telles personnes pourraient évoquer les détails, les plus intimes de ma supposée vie, s’ils ne me connaissaient pas comme leur propre enfant ?

Une infirmière toque à la porte, me sortant alors de ma bulle. Elle me prévient que « mes parents » sont là. Je n’aurais certainement pas pu oublier cet événement. Mes progrès paient enfin ! Bien que je ne sache toujours rien à mon sujet, rien à propos de cette misérable situation, aujourd’hui, je retrouve le sens du mot Liberté. Je vais pouvoir sortir de cette chambre d’hôpital, aller au delà des murs de cet établissement grisâtre et déprimant. Je me sens tellement faible face au monde extérieur. J’ai l’impression de venir d’une autre époque, d’une autre planète. Rien ne m’est familier. Je dois gagner en assurance, ce jour est décisif.

ILLUSTRATION_Source : PEXELS

« Mes parents » ont décidé de faire comme dans les films en tentant de produire un électrochoc. À bord de leur voiture, nous roulons sur une route de campagne bordée d’arbres. Une longue ligne droite très passagère. Le bruit des autres véhicules me donnent des vertiges, et je ne sais pour quelle raison, des larmes humidifient mes yeux. Nous nous arrêtons à proximité d’un croisement. Sur le talus, des fleurs avaient été déposées. « Ceux qui te croyaient anéantie…ils ne pensaient pas qu’un jour tu te réveillerais. Alors que nous gardions espoir, eux…ils te voyaient… » « Morte », dis-je en coupant ma mère. « Tu peux le dire. Je suis en vie, mais moi, je me sens morte ». Ainsi, c’est à ce croisement que ma vie a pris un tournant. Quelle ironie, vraiment ! J’ai jugé le moment assez éprouvant, ne me sentant pas en capacité de rester plus longtemps ici.

Nous nous sommes donc rendu jusqu’à leur domicile. « Ma maison d’enfance » me répètent-ils, « la maison qui m’a vu grandir jusqu’à ce terrible accident ». Encore trop timide, je n’ose pas me sentir « comme chez moi ». Je prends simplement place dans le salon, le temps que ma mère apporte des boissons chaudes et de quoi ravir les estomacs. Pendant ce temps, mon père éparpille des dizaines de journaux sur la table basse. Il me laisse les découvrir. Les faits divers affichent plusieurs titres, dont l’un relatant l’accident d’une jeune femme. Je lis son nom, son prénom, son âge. Des informations que j’avais déjà intégrées durant mon long séjour à l’hôpital. Rien ne transparaît sur mon visage, pas devant mes parents. Je ne suis pas certaine, mais de voir tout cela déclenche un « quelque chose » en moi.

Alors que mes parents décrivent les circonstances de l’accident, j’ai l’impression de revivre la scène. Ai-je véritablement subi cela ? Était-ce vraiment moi ? Je revenais à vélo de chez ma meilleure amie, Alice. Je filais sur la route principale lorsqu’un chauffard, roulant à vive allure, ne s’est pas arrêté au stop. Il m’a percuté de plein fouet et j’ai été projetée contre un arbre. En découvrant mon état, ni les pompiers, ni les urgentistes auraient parié sur ma survie. Mon crâne a encaissé le plus lourd du choc. Personne, à part mes proches, ne s’imaginait qu’un jour, je sortirais quasiment indemne de ce coma. Comment ai-je pu me retrouver sur cette route ? Il est si difficile de réécrire son passé lorsque celui-ci nous est inconnu, voire inexistant. Pourtant, plus mes parents accentuent leur récit de divers détails, plus cela me paraît vraisemblable. Je demande alors à ma mère de visiter ce qui devrait être ma chambre, si la fille de l’accident n’est autre que moi.

« La décoration est restée intacte, nous n’avons rien touché », glisse ma mère à mon oreille, adossée dans l’encadrement de la porte. « Je te laisse regarder, tu es chez toi. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis au rez-de-chaussée ». Je me dirige vers un mur où quelques photos avaient été accrochées. Je reconnais bien évidemment mes parents : ils posent devant un monument. Sur d’autres clichés, je vois les personnes qui s’étaient présentés comme étant mes amis lorsque j’étais encore alitée. A plusieurs reprises, un jeune homme est figé sur les petites feuilles. Je me vois aussi en sa compagnie. C’est ce même homme qui, peu de jours après mon réveil, s’était présenté comme étant mon petit ami. Il n’avait pas menti, mais un malaise subsiste toujours lorsque je vois son visage.

ILLUSTRATION_Source : LIFEOFPIXD’autres photos représentent une jeune femme. Elle est très belle avec son visage fin, surmonté de cheveux bruns, longs et bouclés. Son air, à la fois angélique et espiègle, rend le personnage mystérieux. Un détail particulier attire le regard : deux émeraudes ressortant de part et d’autre du nez. Deux magnifiques yeux ne laissant pas impassibles ceux qui se retrouvent en face. Cette femme me laisse perplexe car, durant tout le temps où j’étais à l’hôpital , je ne l’ai pas vu. Si nous étions proches, elle m’aurait certainement rendu visite, ou passé un coup de téléphone.

Je rejoins donc ma mère et lui fais part de mes interrogations. Je ressens comme une gêne, elle sait des choses. J’insiste pour savoir qui est cette femme et ce qu’elle a fait. Mon père se joint à nous et devance ma mère. « C’est Alice, ta meilleure amie ». Je me sers une tasse de café puis me lève vers la cheminée. Mes parents se regardent furtivement, comme si je touchais la vérité du bout des doigts. J’entends juste « elle est profondément désolée, si elle en avait eu le courage, elle serait venue à l’hôpital…elle ne sait absolument pas si tu lui pardonneras… ». À ce moment là, je n’arrive plus à suivre le cours des choses. Machinalement, je laisse la tasse tomber au sol, le reste de mon corps ne tarde pas à suivre. Je suis dans un état second, des images commencent à défiler à toute vitesse.

« Papa, Maman ! J’ai une grande nouvelle : Noah m’a demandé en mariage hier soir alors que nous étions au restaurant ! J’en suis encore toute émue. Il faut que j’aille l’annoncer de vive voix à Alice, elle sera si heureuse ! ». Je me revois enfourchant une bicyclette, arriver devant une belle demeure et entrer sans m’annoncer à l’intérieur de celle-ci. Malgré mon enthousiasme, je n’appelle pas Alice. Je monte directement à l’étage vers sa chambre. C’est étrange, il y a des affaires au sol mais aucun bruit. Je pousse la porte de la susdite pièce et d’un seul coup, je sors de ma « rêverie ». Sans m’en rendre compte je hurle : « il a couché avec ma meilleure amie ! Il m’a demandé en mariage et m’a trompé avec elle ! Noah et Alice, ils étaient ensemble dans son lit, à elle ». Mes parents, bien que stupéfaits, me prennent dans leurs bras et me font asseoir sur le canapé. Ils découvrent le fond de la vérité.

Heureuse d’apprendre à Alice que Noah m’avait demandé en mariage, j’ai pénétré chez elle en trombe, sans l’appeler. En la cherchant directement dans sa chambre, j’ai été stupide de continuer mon chemin en voyant les habits jetés au sol. Ma joie était plus forte que tout. En poussant une simple porte, ma vie a basculé. J’ai surpris mon fiancé et ma meilleure amie, me trahissant sous le même drap. J’ai fait demi tour et repris le chemin en sens inverse, folle de rage, en pleurant, en criant. Je n’ai pas eu le temps de réagir lorsqu’une voiture, roulant au delà de la vitesse légale, ne s’est pas arrêtée au stop. Le récit de mes parents juxtapose alors mes souvenirs, de même que les coupures de journaux. « Léa Demais, une jeune femme de 21 ans se retrouve dans le coma suite à une collision avec une voiture ». « Un chauffard grille le stop et renverse une jeune femme, Léa Demais, âgée de 21 ans ». « Projetée contre un arbre, son état est des plus délicats ». Je retrouve enfin une partie de ma vie. Le chemin sera long pour me reconstruire complètement, cependant, je connais désormais la raison de ces derniers mois de frustration.


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